Autoritarisme et violence : les réponses à une époque faite d’anxiété

Au fil de mes lectures, je découvre le numéro 10 de la Revue dessinée intitulée "Sacrées Guerres - De Catherine de Médicis à Henri IV" par l’historien Jérémie Foa et le dessinateur Pochep. La lecture de cette bande dessinée suivie de textes de l’historien résonne étrangement avec notre époque actuelle, comme souligné dans l’éditorial de cet ouvrage.


"Et si les guerres de Religion (1559-1610) n’étaient pas si lointaines ? Si elles étaient au contraire d’une brûlante actualité ? Attentats, massacres, radicalisations religieuses, guerres civiles… Notre époque regorge de violences commises au nom de Dieu. Elle partage avec la fin du XVIè siècle une immense angoisse sur fond de révolution médiatique."

Effectivement, notre époque semble marquée par une recrudescence des violences et des autoritarismes. En quoi est-ce un problème, pourrions-nous dire cyniquement ?

Dans une précédente publication intitulée "Sommes-nous sur le chemin de la sagesse ?", il apparaît clairement que les "5 piliers de la sagesse" de Frédéric Lenoir, si tant est qu’ils peuvent servir d’indicateurs, sont très fortement mis à mal par l’actualité géopolitique mondiale : atteintes à la recherche de Connaissances par la science, déficits d’Amour ou plutôt haine affichés envers des populations entières, comportements non Ethiques de nombreuses personnalités médiatisées, Présence individuelle au monde polluée par une surexploitation de notre attention à des fins mercantiles, et enfin incitations fortes à nous résigner pour des domaines que notre Acceptation minimale et nécessaire pourrait de fait largement remettre en cause (à l’exemple du 2+2=5 dans le roman "1984" de Georges Orwell).

Pourquoi cette Violence et ce niveau d’Autoritarisme ?

Interviewé par le site scienceshumaines.com, le docteur en neurosciences et en sciences de l’éducation Daniel Favre s’exprimait ainsi en 2008 :

"L’agressivité est généralement plus forte chez les individus dont le mode de traitement dogmatique des informations est dominant (difficulté à accepter les déstabilisations cognitives et l’altérité liée à un besoin très fort de sécurisation). Le comportement violent permet au sujet d’avoir des satisfactions qui pallient un sentiment de vulnérabilité. Il procure ainsi un soulagement temporaire aux angoisses, aux incertitudes. Ces effets anxiolytiques sont tels que le sujet peut finir par développer une dépendance au besoin de dominer autrui." [1]

Pourquoi ce sentiment de vulnérabilité face au besoin de sécurité ?

De fait, le modèle de la Pyramide des besoins de Abraham Maslow nous apprend que le besoin de sécurité est un de nos besoins les plus fondamentaux après les besoins physiologiques, et avant les besoins d’amour / d’appartenance, les besoins d’estime et ceux d’auto-actualisation. Ces besoins de sécurité concernent aussi bien notre corps et notre santé que notre emploi, nos ressources pour vivre, nos biens et propriétés, pour nous-mêmes mais également pour notre famille et nos proches.

Ainsi, une frange significative des populations mondiales voit ses conditions d’existence se précariser du fait de conflits ou guerres, de récessions économiques et sociales (baisse de revenus, chômage...) ou de dégradations environnementales et climatiques (inondations, sécheresses, manques d’eau...).
Et si certaines personnes n’ont pas encore été directement exposées à ces problèmes, les incertitudes liées à la précarité de leur situation leur font craindre le pire, générant ainsi angoisses ou anxiété, c’est-à-dire une peur en anticipation selon les Dyades des émotions de Plutchik).

Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais l’idée qu’ils s’en font.
Épictète, Manuel, V. [2]

Selon le modèle des Valeurs humaines de base de Shalom H. Schwartz, à l’anxiété sont associés les deux quadrants "Continuité" (et les valeurs de Sécurité bien sûr, mais également de Tradition et de Conformité) et "Affirmation de Soi" (valeurs de Pouvoir et de Réussite).
Ainsi le développement d’un fort sentiment d’appartenance à une famille, à un groupe, une tribu ou une communauté, et en se plaçant sous sa protection, peut permettre de partager et ce faisant atténuer ses angoisses et son anxiété.
Les transformer en Pouvoir à l’encontre des autres, c’est-à-dire ceux qui ne font justement pas partie de la famille, du groupe, de la tribu ou de la communauté, pourrait donc s’avérer également être un bon anxiolytique.

A noter au passage que l’on retrouve également ici quelques-unes des Structures fondamentales des sociétés humaines de Bernard Lahire, à savoir :

  • Loi du rapport eux/nous et de la préférence donnée au « nous » ou loi de l’attraction des semblables
  • Ligne de force des rapports de domination

Pour revenir à notre Revue dessinée du début, dans l’article "Croire et Espérer" de Jérémie Foa, c’est d’une autre angoisse et anxiété dont souffre la société du XVIème siècle, mais qui engendre là aussi violences et tyrannies. Il écrit ainsi :

En 1517, le théologien Martin Luther donne naissance au protestantisme et déchire durablement la “tunique sans couture” de la chrétienté médiévale. Longtemps analysé comme une réaction contre les “abus” de l’Église, le protestantisme est, depuis les travaux de Denis Crouzet, davantage interprété comme une tentative théologique de sécuriser les fidèles, terrifiés par l’approche du Jugement dernier, en soulageant l’homme de sa responsabilité quant à son salut. [...]
Le 31 octobre 1517, Luther placarde ses “95 thèses” partout dans Wittenberg. On est la veille du pèlerinage, le pape et le prince en attendent beaucoup. Luther y remet en cause les indulgences, qu’il qualifie de “fausse sécurité” : « Le pape est trop cruel si, ayant en effet le pouvoir de libérer les âmes du Purgatoire, il ne concède pas gratis aux âmes souffrantes ce qu’il octroie pour de l’argent aux âmes privilégiées (thèse 82). Ce faisant, Luther met à bas les prétentions du pape à garantir le salut aux fidèles. Du Ciel, l’Eglise ne peut ouvrir aucune porte car elle n’a pas le “pouvoir des clefs”. Très vite, Rome comprend qu’on touche là au cœur de son pouvoir. [...]
Les guerres de Religion (1562-1598) surgissent de cette dialectique infernale de l’angoisse et de la sérénité. En même temps que le protestantisme calme ceux qui embrassent cette nouvelle confession, il accroît l’angoisse des catholiques, persuadés de voir Satan devant. Les exterminer, c’est marquer des points sur le grand score du salut.

Si notre époque n’est pas ouvertement et uniquement une guerre de Religions, on peut se demander dans quelles mesures des guerres d’Idéologies ne sont pas également à l’œuvre (entre autres causes comme l’accaparement de Ressources stratégiques), avec les mêmes conséquences.
Tout comme l’Eglise catholique craignait au XVIème siècle de perdre son Pouvoir et ses Profits, et persécutait ainsi les protestants, certaines Puissances économiques, politiques mais aussi populaires craignent de manière analogue aujourd’hui de perdre les leurs du fait des nouvelles solutions et pratiques plébiscitées par de plus larges franges de populations : réduction de consommation d’énergies fossiles ou plus globalement décroissance pour combattre le changement climatique, impôts et taxes sur les riches pour réduire les inégalités de richesse, féminisme ou lutte contre les discriminations pour réduire les inégalités de traitement.

L’Histoire bégaierait-elle ? Chassez le naturel, il revient au galop !
L’évolution de la conscience humaine décrite par la Spirale dynamique de de Don Beck semble donc actuellement fortement régresser sous les coups de boutoir assénés par l’anxiété mondiale de populations déboussolées. Une anxiété d’ailleurs savamment et méthodiquement entretenue et cultivée par certain.e.s de manière à perpétuer leurs insatiables désirs de Pouvoir, de Domination et de Profits.

Dès lors, qu’il parait bien lointain aujourd’hui l’avenir radieux pour toutes et tous que promettaient après la seconde guerre mondiale les progrès techniques, économiques et sociaux portés par les démocraties libérables et son chef de file les Etats-Unis d’Amérique !

Quelles voix sauront donc ramener la sérénité dont le monde manque cruellement ? Fidèle aux 5 principes d’espérance d’Edgar Morin, des forces de renouveau sont certainement actuellement à l’œuvre, mais encore difficiles à discerner dans le fracas ambiant.
Pour finir comme nous avons commencé avec une Bande Dessinée, continuons donc à chercher Charlie ! [3]

[1Daniel Favre (2008). "L’agressivité, un deni d’émotivité" scienceshumaines.com.

[2Cité par Frédéric Lenoir dans "Les 5 piliers de la sagesse"

Posté le 17 mars 2026

Mots clés :  Continuité, Affirmation de Soi, Pouvoir, Réussite, Conformité, Tradition, Sécurité, Peur, Anticipation, Amour, Agressivité, Domination, Anxiété, Modèles mentaux, Evénements, Structures, Valeur humaine de base, Physiologie