Montée de l’autoritarisme : qu’en dit la psychologie sociale ?

Que peut-on espérer de la campagne électorale des présidentielles ?

Article initialement paru le 14 septembre 2026 sur le site du Café Politique de Balma dans le cadre de la Rencontre intitulée " Que peut-on espérer de la campagne électorale des présidentielles ? ".

Dans un article de The Conversation France daté du 8 septembre 2026 intitulé « L’évolution de l’électorat rend possible la victoire de Marine Le Pen à la présidentielle », le professeur de sciences politiques Jean-Yves Dormagen s’interroge, comme beaucoup de citoyens, sur les facteurs expliquant la montée des opinions radicales, en France comme dans le monde, mobilisant pour ce faire “les études de sociologie électorale” (’identification et analyse des comportements électoraux et leurs évolutions pour des catégories de citoyens).

Pour tenter d’aller un cran plus loin et essayer de comprendre les raisons de ces évolutions de comportements, intéressons-nous aux études de psychologie sociale, qui essaient justement de comprendre pourquoi des individus et des groupes se comportent comme ils se comportent.
Nous verrons ensuite quels enseignements nous pouvons en tirer, eu égard à la situation actuelle en France, en Europe et plus largement dans le monde, à l’aube de la campagne présidentielle et de la possibilité électorale évoquée par Jean-Yves Dormagen dans l’article de The Conversation France.

Quelques théories de psychologie sociale

Que disent les théories de l’autodétermination de Deci et Ryan (SDT pour Self-Determination Theory) [1], de l’autoritarisme de droite de Altemeyer (RWA pour Right Wing Authoritarian)) [2], et de la dominance sociale de Sidanius et Pratto (SDO pour Social Dominance Orientation) [3] ? Dans ce qui suit, les informations sont tirées du livre de Viciss Hackso intitulé “En toute puissance - manuel d’autodétermination radicale”, daté de 2021. Le lecteur ou la lectrice voudra bien m’excuser pour ce préambule probablement trop long, mais cependant nécessaire à la bonne compréhension de la suite, reprenant la plupart du temps des éléments de texte du livre cité plus haut.

Que dit la théorie de l’autodétermination (SDT pour Self-Determination Theory) ?

La théorie de l’autodétermination (Action de décider par soi-même, et, en particulier, action par laquelle un peuple choisit librement son statut politique et économique [4]) considère que le bien-être de tout individu est principalement dû à la satisfaction de ses besoins fondamentaux, physiologiques bien sûr mais aussi et surtout psychologiques. Concernant ces derniers, trois sont considérés comme majeurs : l’autonomie, la compétence et la proximité sociale. Indépendamment de son propre tempérament, la capacité pour un individu d’avoir ces trois besoins effectivement satisfaits dépend des environnements sociaux dans lesquels il va se développer toute sa vie. Environnements de proximité (famille, amis, travail…) mais aussi plus distants (culture, société…). Or ces environnements sont souvent loin de satisfaire l’ensemble des trois besoins pour tout le monde, voire frustrent ou sapent ceux-ci pour la grande majorité des personnes. Les motivations initiales propres à l’individu (motivations intrinsèques : faire une activité pour l’activité elle-même) peuvent rapidement faire place à des motivations en réaction aux environnements sociaux auxquels ils sont exposés (motivations extrinsèques : faire une activité pour obtenir quelque chose (une récompense, de l’argent, de la notoriété qui flatte l’ego…), éviter une punition, faire plaisir à quelqu’un, obéir…). A moins d’être acceptées par l’individu comme effectivement une bonne chose à faire pour la société (suivre le Code de la Route par exemple), les motivations extrinsèques frustrent ou sapent les besoins d’autonomie, de compétence ou de proximité sociale des individus. Ce faisant, et chacun selon sa propre histoire, les individus développent des orientations, des manières de voir le monde sous certaines perspectives : un monde rempli d’opportunités pour ceux ayant leurs besoins comblés, un monde de contrôles, de stress ou d’impuissance personnelle pour ceux ayant leurs besoins frustrés ou sapés. Du fait de ces besoins frustrés ou sapés, et des orientations contrôlées ou impersonnelles ainsi développées, les individus peuvent ainsi développer des profils à hauts scores sur les échelles d’autoritarisme de droite (échelle RWA) ou de dominance sociale (échelle SDO). Pour ces deux notions, reprenons de manière plus synthétique des descriptions qui en sont faites dans l’ouvrage cité en référence.

L’échelle d’autoritarisme de droite RWA (Right Wing Authoritarian)

“L’autoritarisme de droite est une attitude idéologique que portent les individus qui adhèrent au conservatisme politique, au nationalisme, à l’ethnocentrisme et expriment une forte intolérance envers des minorités, des exogroupes ou des personnes qui rompent le conventionnalisme. Cela est déterminé par à la fois une vision du monde perçu comme étant dangereux, une forte sensibilité à percevoir des menaces qui naît parfois de façon situationnelle lors de crises et/ou de façon culturelle dans leur groupe d’appartenance où le danger et les menaces sont mis en valeur. Ils ont pour valeur une tendance à adhérer à la conformité, au traditionalisme, à la sécurité selon la taxonomie de Schwartz [5] ; ils rejettent l’universalisme, la bienveillance et l’autodétermination. L’autoritaire est caractérisé à la fois par une forte soumission aux autorités, tout en exprimant une agressivité autoritaire, une punitivité envers ceux qu’ils considèrent ne pas respecter les conventions. L’autoritarisme de droite est un facteur anticompassion ethnocentrique qui peut être augmenté par l’extérieur. Le haut score en autoritarisme de droite mesure certes une attitude idéologique personnelle d’un individu, qui est en lien avec d’autres dispositions plus profondes, mais qui est modelé par les environnements sociaux. Les hauts scores vivent souvent dans des communautés idéologiques fermées, qui connaissent très peu d’autres groupes de personnes ou leurs idées ; le RWA corrèle aussi fortement avec un fondamentalisme religieux. Les situations et contextes ont un pouvoir sur le fait d’élever à la fois ce score chez l’individu comme de le baisser. Un parcours universitaire peut baisser les scores RWA, notamment parce que l’université est un contexte à la population variée, les étudiants provenant de divers milieux, vivant des expériences communes. Alors que les actes conformistes ont pour cause première des hontes (tant personnelles que suscitée par les environnements sociaux), ici la cause première serait la peur (tant personnelle que suscitée par les environnements sociaux), qui causerait par rebond une plus forte adhésion à des politiques autoritaires agressives envers des exogroupes (qui leur font peur ou qu’ils estiment comme des menaces), qui augmente le conventionnalisme (parce qu’ils ont peur, ils préfèrent que tout reste pareil ou comme avant, parce que l’évolution, les changements ont toujours des parts d’incertitude) et la soumission à l’autorité (parce que cela leur offre un sentiment de sécurité, par peur des conséquences possibles de l’insoumission, etc.).”

L’échelle de dominance sociale SDO (Social Dominance Orientation)

“L’orientation à la dominance sociale mesure le degré avec lequel les individus désirent et soutiennent la hiérarchisation sociale, autrement dit un système inégalitaire où des gens sont supériorisés, d’autres infériorisés. Ils veulent que ce système inégalitaire soit maintenu voire amplifié, croient au “darwinisme social”. Elle permet de montrer un profil très proche du RWA au niveau de ses préjugés, mais cette fois plus dominateur que soumis et ayant une idéologie différente qui n’est pas innervée dans la peur, mais plutôt par la volonté de maintenir, augmenter une supériorité dans un monde perçu comme compétitif. Ici le dominateur social, celui qui score haut sur l’échelle SDO, va s’estimer supérieur aux autres parce qu’il s’estime être méritant, et si les autres souffrent pour une raison ou une autre, c’est à cause de leurs défauts personnels. Le haut score en dominance sociale adhère aux mêmes choses que le haut score RWA sur le plan politique : conservatisme, nationalisme, ethnocentrisme et cette fois encore plus d’intolérance pour les exogroupes (ces préjugés sont encore plus fort que le RWA, mais ce ne sont pas forcément les mêmes cibles). Politiquement parlant, ils veulent favoriser ceux qui ont déjà tout et défavoriser ceux qui n’ont déjà rien. Ils adhèrent donc vivement au libéralisme économique, à toutes les politiques en faveur des plus riches et s’attaquant aux pauvres, parce qu’ils pensent que les pauvres le sont parce qu’ils sont feignants, ne font pas d’efforts, etc. Ils sont contre les aides sociales, les syndicats et veulent tout privatiser. Ce sont des croyances beaucoup moins répandues chez les hauts scores RWA. Leur vision du monde n’est pas basée sur le fait que le monde serait dangereux, mais davantage qu’il y règne la loi de la jungle, que c’est une immense compétition entre les personnes. Généralement le haut score SDO est issu d’un milieu social où cette idée de compétition domine, où l’inégalité est valorisée, et il est généralement lui-même très favorisé et ayant des privilèges dans la société (n’est pas discriminé négativement de façon systémique de par son genre, sa couleur de peau, son statut social) d’où sa volonté de maintien des inégalités. Contrairement au RWA, son niveau de soutien aux inégalités et sa volonté de dominer est stable, ne dépend pas de circonstances, d’évènements, mais plutôt de son statut au sein de la société.”

Pourquoi ces profils hauts scores RWA et SDO sont-ils un problème ?

“Ces profils sont un problème pour la non-oppression des autres, car ils sont ethnocentriques, ils soutiennent l’inégalité, l’infériorisation, la violence/la punition/la destruction pour des critères arbitraires ; ils sont un problème dans les environnements sociaux, car ils obéissent à des ordres destructeurs, donc ne s’opposeraient pas à des politiques systémiques destructrices, y compris quand les signaux de souffrance sont intenses ou qu’ils souffrent eux-mêmes des ordres. Ils peuvent être un danger pour eux-mêmes en adhérant à des problèmes qui leur nuisent directement, en obéissant à des ordres qui les détruisent, en ne comprenant pas les conséquences des violences qu’ils opèrent sur autrui.”

Pourquoi les hauts scores RWA et SDO sont-ils comme ça ?

"Pour le RWA, on a donc possiblement divers déterminants : une transmission culturelle du
RWA à travers la famille, le groupe - tout particulièrement dans un contexte de fondamentalisme religieux - et globalement un repli dans l’entre soi, peu d’expériences de personnes variées. Au niveau des dispositions, il y aurait une sensibilité physiologique à la menace, liée à des piliers de personnalité qui eux aussi accentuent la perception de menaces, la peur, et le fait de rester dans un entre soi (le peu d’ouverture à l’expérience, la conformité sociale). Le dispositionnel comme le culturel les font réguler leurs émotions d’une façon qui s’oppose à leur autodétermination et à leurs capacités empathiques pourtant présentes : par exemple en obéissant à des ordres destructeurs, en vantant une politique autoritaire y compris lorsque celle-ci leur est nuisible (mais c’est là une politique autoritaire qui canalise et régule à leur place les émotions négatives en étant extrêmement punitive). Pour les RWA, il y a peu de liens avec leur place dans la société, leur statut socio-économique ou le fait qu’ils seraient ou non discriminés de façon systémique.

Les SDO sont, au contraire, bien lotis dans la société. D’ailleurs, les chercheurs remarquent que plus un profil est stigmatisé par des critères arbitraires (genre, couleur de peau, etc.), moins il est élevé au niveau SDO. Pour les SDO, on a une forte détermination sociale : être favorisé dans la société pour des critères arbitraires, ainsi que la chance d’avoir de bonnes conditions de vie peut mener à avoir un niveau élevé de SDO ; a cela, on peut rajouter les interprétations pour expliquer l’anti-compassion des élites, à savoir que celles-ci optent pour un mode possessif et concurrentiel de la vie sociale pour maintenir leur pouvoir de domination, donc excluent tout comportement d’entraide, de solidarité, de partage, de compassion, d’empathie afin de garder en quelque sorte leur supériorité matérielle et leurs pouvoirs de domination. Parce qu’ils veulent réussir dans une société inégalitaire dans laquelle ils ont de base un bon positionnement sur l’échelle de hiérarchie sociale arbitraire et injuste, parce qu’ils vont garder, voire augmenter leur pouvoir de domination et étendre leurs avoirs et possessions, alors l’anti-compassion devient une stratégie logique qui leur permet de tirer profit de l’exploitation de l’autre sans ressentir de problème. L’intelligence émotionnelle - notamment sa facette prosociale et empathique - n’est pas développée à cause de peurs ou d’angoisses, mais parce que ce n’est pas utile à leur projet. Autrement dit, le profil SDO est beaucoup plus ancré comme étant issu de la structure dominante de nos sociétés, contrairement au RWA qui semble plus lié à l’influence des environnements proximaux particuliers. Ce qui fait que malheureusement il y a très peu de résultats de transformation du score SDO : les situations ne le font pas changer, parce que les situations sont toutes immergées dans une structure à aspiration et motivation extrinsèque ou peuvent être interprétées sous cet angle. On trouve quand même des effets de diminution du SDO en fréquentant l’université.

L’orientation contrôlée, qui consiste à ne voir que les facteurs contrôlants ou stressants d’une situation et non ses possibilités intéressantes est liée au RWA et au SDO à tel point que les notions semblent se confondre, semblent deux aspects différents d’un même problème menant aux conséquences désastreuses que sont la déshumanisation, l’agressivité, la violence. On a cette orientation à cause de besoins sapés, et cette orientation représente aussi une série de motivations majoritairement extrinsèques qui conduisent le comportement de la personne et filtrent sa perception, son interprétation des situations à venir voire passées. Les entretiens avec les hauts scores montrent très explicitement un sapage de leurs besoins, tant en compétence, qu’en autonomie et en proximité sociale. Il n’y a pas vraiment de doute quant au fait que c’est bien là la source de leur fermeture, de leur orientation contrôlée et de leur propension à adhérer aux idées fascistes. Les études sur le RWA ne montrent pas autant de violence envers eux (ils n’étaient pas maltraités enfant par exemple), mais davantage une grande fermeture sur le monde, une sorte de vie réduite dans un seul groupe, un seul type de connaissance, un seul type de raisonnement. Les espaces où ils pourraient trouver une ouverture sont dits menaçants, c’est vraiment ce qui bloque leur développement et celui de l’orientation autonome. On le voit parce que dès lors qu’ils peuvent vivre des expériences avec des groupes variés et des mondes plus ouverts, le RWA baisse. On aurait donc une orientation contrôlée non pas par sapage des besoins, mais par absence de nourrissement : les possibilités offertes sont appauvries à cause de la peur de l’autre, peur des menaces."

En quoi ces théories peuvent nous inspirer en ce début de campagne électorale ?

A la lecture des descriptifs des hauts scores RWA et SDO ci-dessus, j’imagine que le lecteur ou la lectrice aura pensé à quelques-un.e.s de nos dirigeants ou dirigeantes qui constituent les fonds de commerce de nos médias préférés, qu’ils soient politiques, économiques, intellectuels ou autres. Voire auront pensé à quelques personnes de leurs entourages privés ou professionnels ! C’est effectivement l’idée !
Qu’est-ce que cette nouvelle grille d’analyse pourrait penser de l’analyse de l’évolution de l’électorat faite par Jean-Yves Dormagen ?

Évolution de l’électorat : un constat

Jean-Yves Dormagen explique :
“ [En France] l’électorat de droite traditionnel s’est droitisé, et c’est lui qui alimente l’essentiel de la progression du RN [Rassemblement National] depuis quatre ans. Sur le terrain des valeurs, sur les questions migratoires, d’autorité, d’identité, il s’est rapproché du Rassemblement National. Globalement, les études montrent une société française qui se radicalise et se polarise. Il y a une droitisation de la droite et une gauchisation de la gauche.
…
Cette dynamique est en partie amplifiée par les médias Bolloré, les réseaux sociaux, mais de nombreux autres facteurs jouent. À gauche, on observe le même phénomène avec une fraction de l’électorat qui est de plus en plus en progressiste sur les valeurs et les questions d’identité.
…
Les thèmes qui sont mis en avant par les partis d’extrême droite, en Europe ou aux États-Unis, sont proches, alors que les contextes diffèrent.
L’élection de Donald Trump en 2016 se fait principalement sur des enjeux identitaires et raciaux. Une question posée aux électeurs résumait quasiment l’équation électorale à l’époque : « Considérez-vous que les Noirs sont plus pauvres parce qu’ils sont stigmatisés ou parce qu’ils ne travaillent pas assez ? » Selon la réponse, on pouvait à peu près prédire un vote démocrate ou républicain…
J’ai fait des analyses statistiques sur les États-Unis en 2024 et, contrairement à ce qui a été avancé, le pouvoir d’achat a très peu joué sur le vote. Les questions liées aux groupes raciaux et à l’opinion portée sur ces groupes furent de loin les plus explicatives du vote.
Les électeurs de Trump s’identifient comme blancs et considèrent que les Blancs sont menacés, moins bien traités, défavorisés, etc. En France, on retrouve cette logique, avec des catégories et des expressions différentes. Chez nous, le rapport à l’islam et aux frontières fonctionne un peu comme un équivalent des clivages raciaux aux États-Unis. On observe les mêmes logiques avec l’AfD qui défend une Allemagne des origines, ou en Grande-Bretagne. En Argentine, le vote pour Javier Milei est, lui aussi, un vote ultraconservateur fortement corrélé, par exemple, au rejet des droits des populations autochtones…
In fine, des groupes minoritaires, perçus comme marginaux, porteurs de dangers ou de menaces, cristallisent des projections identitaires. Aujourd’hui, le narratif dominant est de dire que ces minorités sont « injustement privilégiées », les électorats conservateurs refusant de « payer pour les autres », les Noirs aux États-Unis, ou les immigrés « profitant des aides sociales » en France.
D’où le succès du thème du « grand remplacement », qui présente l’autre comme un envahisseur. C’est l’autre qui vient « coloniser », imposer ses normes, ses pratiques, ses règles, ses choix, dans une inversion du paradigme colonial.”

Ne retrouvons-nous pas içi les traits décrivant les hauts scores RWA et/ou SDO, ces derniers étant à la manœuvre pour faire augmenter les scores RWA de populations entières en agitant les peurs et en brandissant des menaces du fait des “Autres” ? Rappelons-nous aussi du fondamentalisme religieux, cité comme un contexte possible “de repli dans l’entre-soi” , qui pourrait ainsi inspirer les milliardaires Vincent Bolloré, cité ici, voire encore Pierre-Edouard Stérin, à investir massivement leurs fortunes à faire advenir un autoritarisme de droite ? Et que dire des dirigeants politiques ? Hauts scores SDO ? indubitablement pour certain.e.s ! Voire hauts scores SDO et RWA ? Probablement pour certain.e.s situé.e.s à droite de l’échiquier politique.
Dès lors, l’analyse sous cet angle des discours, des comportements et des programmes des prétendants à la Présidence de la République française ne devrait-elle pas nous renseigner à ce sujet (au-delà des postures stratégique et médiatique qu’ils voudraient voir incarner, comme la “stratégie de la cravate” dont parle Jean-Yves Dormagen) ?

Jean-Yves Dormagen continue :
“Quand on analyse le vote pour les partis conservateurs, en Europe comme aux États-Unis, on a du mal à identifier des facteurs socio-économiques bien marqués, de type revenu, chômage, accès à la propriété privée. Cela ne colle pas avec les enquêtes, car toutes les tranches de revenus ou presque sont représentées dans ces électorats. La seule donnée sociologique qui fonctionne plutôt bien, c’est le diplôme : les électorats qui votent à l’extrême droite sont moins diplômés en moyenne. Ce qui s’explique par le fait que les études et le capital culturel augmentent les probabilités d’être progressiste sur le plan des valeurs.”

Ceci est totalement confirmé par la psychologie sociale : “Pour les RWA, il y a peu de liens avec leur place dans la société, leur statut socio-économique ou le fait qu’ils seraient ou non discriminés de façon systémique.” Et encore : “Les situations et contextes ont un pouvoir sur le fait d’élever à la fois ce score chez l’individu comme de le baisser. Un parcours universitaire peut baisser les scores RWA, notamment parce que l’université est un contexte à la population variée, les étudiants provenant de divers milieux, vivant des expériences communes.”

Évolution de l’électorat : les raisons

Selon Jean-Yves Dormagen :
“Je pense qu’il faut plutôt chercher du côté des transformations vécues par les sociétés occidentales depuis deux générations. Transformations techniques, transformations de l’organisation sociale, urbanisation, changement des populations, des normes sociales, des modes de vie. Les transformations de la famille, la normalisation de l’homosexualité ou de l’homoparentalité, l’émergence de société multiculturelle modifient profondément les sociétés. La poussée conservatrice et ultraconservatrice est alimentée par une réaction à tous ces changements. Elle est nourrie par une dynamique que l’on peut justement qualifier de réactionnaire. D’ailleurs, elle se réfère en général à un passé très largement idéalisé, comme dans le clip de campagne d’Éric Zemmour en 2022, où l’on voyait des images de la France des années 1960, avec un couple traditionnel blanc et sa poussette. Le « C’était mieux avant » est omniprésent dans tous ces mouvements, il est le ciment de ces coalitions.”

Si le “C’était mieux avant” est corroboré par la description que nous avons vue du haut score RWA (“parce qu’ils ont peur, ils préfèrent que tout reste pareil ou comme avant, parce que l’évolution, les changements ont toujours des parts d’incertitude”), l’explication ci-dessus me semble tout de même un peu courte ! S’agirait-il donc d’une “résistance au changement” générique, inhérente à la “nature humaine” et donc quasiment indépendante de la nature de ces changements ? Ou serait-ce quand même ou plutôt une “réactance à certaines natures de changements” vécus par des franges de plus en plus importantes de populations depuis quelques décennies ?

Reprenons ici les aspects définis comme majeurs par la théorie de l’autodétermination :

  • L’autonomie ne s’est-elle pas globalement dégradée par l’accumulation de directives imposées, de contraintes, de contrôles… ?
  • Le développement de ses propres compétences n’est-il pas souvent bridé, pouvant notamment entraîner une perte de sens au travail (bullshit jobs…) ?
  • N’y a-t-il pas une perte de proximité sociale du fait de la suppression des contacts humains par la digitalisation d’une part (perte des interlocuteurs humains), la suppression des services de proximité dans de nombreux territoires d’autre part (services publics, de santé, commerces…) ?

Pour ma part, il me semble que nous sommes pris depuis un demi-siècle dans un cercle vicieux et insoutenable qui s’accélère :

  • Les dominants sociaux (hauts scores SDO) augmentent sans limites leurs pouvoirs en exploitant toujours plus de ressources naturelles et humaines sans la moindre compassion pour les dégâts causés (Elon Musk n’a-t-il pas déclaré que « la faiblesse fondamentale de la civilisation occidentale est l’empathie » ?). L’augmentation des inégalités en est une conséquence.
  • L’efficacité de ces dominations est accrue grâce aux pouvoirs de l’argent (les milliardaires) et de la propagande grâce aux technologies du numérique (réseaux sociaux, voire intelligence artificielle ?…)
  • Les propagandes concernant les menaces soi-disant posées par les “Autres” (les femmes, les homosexuels, les noirs, les musulmans… ou tout “Autre” selon les contextes) exacerbent les peurs et anxiétés de populations déjà sensibles à ces aspects (par leur vécu ou leur tempérament), augmentant ainsi leur score RWA
  • “La peur (tant personnelle que suscitée par les environnements sociaux), cause par rebond une plus forte adhésion à des politiques autoritaires agressives envers des exogroupes (qui leur font peur ou qu’ils estiment comme des menaces), qui augmente le conventionnalisme (parce qu’ils ont peur, ils préfèrent que tout reste pareil ou comme avant, parce que l’évolution, les changements ont toujours des parts d’incertitude) et la soumission à l’autorité (parce que cela leur offre un sentiment de sécurité, par peur des conséquences possibles de l’insoumission, etc.).”
  • La soumission aux autorités brandissant ces peurs, donc aux dominants sociaux, est renforcée par souci de protection : la boucle est bouclée !

Que faire pour sortir de ce cercle vicieux ?

La psychologie sociale nous dit qu’il ne faut rien attendre (ou presque) des hauts scores SDO. Leur vision du monde comme une compétition est une spirale infernale et sans limites, d’autant plus qu’elle leur fait développer une anticompassion pour tous les “inférieurs”. L’Histoire ne nous montre-t-elle pas d’ailleurs que l’amélioration des conditions sociales a toujours été le résultat de conflits et de luttes, souvent violentes, avec les dominants ?

Fort heureusement, il n’en est pas de même avec les hauts scores RWA, car à la différence des hauts scores SDO : “Les situations et contextes ont un pouvoir sur le fait d’élever ce score chez l’individu comme de le baisser.”
Ainsi le fait de créer des environnements sociaux qui nourrissent les besoins fondamentaux des individus et des groupes, augmentant ainsi leur autodétermination, peut permettre de facto de diminuer leur score RWA, de se libérer de l’emprise des peurs et des menaces brandies par les hauts scores SDO pour leur seul profit, de retrouver des motivations intrinsèques par un regain d’autonomie, un développement de ses compétences ainsi qu’un rétablissement de liens sociaux de proximité.
Fort heureusement également, il y a actuellement un regain d’initiatives citoyennes qui poussent en ce sens, au niveau national comme au niveau plus local, ce dernier étant indispensable au rétablissement d’une proximité sociale. Au niveau national, certaines initiatives s’inscrivent explicitement dans le cadre de la campagne électorale pour l’élection présidentielle de 2027, comme “Un commun accord” initiée par Jean-Marc Jancovici, ou bien “La France comm’une” initiée par le collectif 106. Au niveau local, le Café Politique de Balma peut s’enorgueillir d’offrir par ses débats un environnement social faisant preuve des caractéristiques plébiscitées ci-dessus, et ce depuis longtemps : merci à toute l’équipe !

Dans la campagne présidentielle qui monte en puissance, quel candidat ou candidate saura éviter les écueils soit d’une trop grande personnalisation (l’homme ou la femme providentiel), ou au contraire d’un programme constitué d’une liste de propositions "techniques" ?
Car il s’agit ici de donner confiance en l’avenir (et combattre ainsi les peurs et les anxiétés instrumentalisées), de créer de l’espérance réaliste, de valeurs humaines ! Qui saura véhiculer cela et comment ? C’est ainsi que je vois l’enjeu des mois qui viennent.

Pour conclure, je voudrais à nouveau faire référence au modèle des Valeurs humaines universelles développé par le psychologue social Shalom Schwartz (dont j’avais déjà parlé dans un précédent article intitulé “De la défensive, le Grand Capitalisme est passé à l’attaque” pour le Café Politique de mars 2025). Cultivons ainsi, chacun et chacune à son propre niveau, pour soi et pour les autres, les valeurs qui selon Schwartz ne sont pas liées à l’anxiété et pourraient ainsi diminuer le score RWA de nos compatriotes :

  • L’ouverture au changement : hédonisme, stimulation et autonomie
  • Le dépassement de soi : universalisme et bienveillance

[5] NDLR : référence aux Valeurs humaines universelles développées par le psychologue social Shalom Schwartz, dont j’ai déjà parlé dans un précédent article intitulé “De la défensive, le Grand Capitalisme est passé à l’attaque” pour le Café Politique de mars 2025.

Posté le 21 septembre 2026

Mots clés :  Continuité, Ouverture au Changement, Dépassement de Soi, Hédonisme, Stimulation, Autonomie, Universalisme, Bienveillance, Conformité, Tradition, Sécurité, Confiance, Peur, Agressivité, Espoir, Domination, Anxiété, Protection contre les menaces, Modèles mentaux